Les premières années de Jacques en Nouvelle – France

  1. La traversée
  2. La ville de Québec à leur arrivée
  3. On s’installe!
  4. Gabriel prend racine

La traversée

Sur quel bateau ont-ils voyagé?

Douze bateaux seraient arrivés de France en 1665, après des traversées dans des conditions de navigation souvent difficiles et un milieu de vie qui, aujourd’hui, nous semblerait inhumain!

Les douze vaisseaux qui sont arrivés ont pensé périr. Le treizième, qui était la frégate de M. de Tracy, a coulé à fond à l’entrée du fleuve, où on l’avait vue. [1]

En voici 11 que j’ai pu retrouver!

NomDépart Arrivée (1665)Commentaires
BrézéLa Rochelle26 février 1664Gaspé18 juinNavire passe par les Antilles; 200 soldats Régiment de Carignan
Cat de HollandeLa Rochelle, avec escale à Dieppe27 avril 1665Québec18 juin155 travailleurs dont 67 engagés pour 3 ans, majoritairement de l’ile de Ré et environs
Vieux Siméon de DunkerrdamLa Rochelle19 avril 1665Québec19 juin200 Soldats du régiment de Carignan
Marie ThérèseLa Rochelle (2) Le Havre (3)10 mai 1665Québec16 juillet12 chevaux, 12 filles, etc.
Saint-PhilippeLa Rochelle Québec27 juillet 
L’orangeLa Rochelle  29 juillet 
Aigle d’or de BrouageLa Rochelle13 mai 1665Québec18 août200 soldats du régiment de Carignan
PaixLa Rochelle13 mai 1665Québec19 août200 Soldats du régiment de Carignan
Saint-SébastienLa Rochelle24 mai 1665Québec12 sept.200 soldats du régiment de Carignan, plus Talon PLUS 50 engagés
JusticeLa Rochelle24 mai 1665Québec14 sept.200 Soldats du régiment de Carignan
Saint-Jean-BaptisteNormandie Dieppe Québec2 octobre82 filles et femmes et 130 hommes de travail 130 engagés
Navires arrivés à Québec en 1665

La plupart des navires quittaient la France au printemps, en avril et mai, pour une traversée qui pouvait durer deux mois pour les plus chanceux et plus de quatre mois pour les moins heureux. Soldats, hommes, femmes, filles, engagés, animaux, vivres, bagages, etc.

Odeurs, humidité, mal de mer, promiscuité, mauvais temps, rats, nourriture avariée, maladie, décès… on peut laisser aller notre imagination.

Enfin, tous les vaisseaux sont arrivés, et nous ont amené le reste de l’armée avec les personnes les plus considérables que le roi envoie pour secourir le pays. Ils ont pensé périr tous à cause des tempêtes qui les ont arrêtés quatre mois dans le trajet. Aux approches des terres, impatients d’une si longue navigation, ils ont trop tôt ouvert les sabords de leurs navires, ce qui a fait que l’air y étant trop tôt entré, la maladie s’y est mise, qui a causé bien de la désolation. D’abord il en est mort vingt, et il a fallu en mettre cent trente à l’hôpital, entre lesquels il y avait plusieurs gentilshommes volontaires, que le désir de donner leur vie pour Dieu avait fait embarquer. La salle de l’hôpital étant pleine, il en a fallu mettre dans l’église, laquelle étant remplie jusqu’aux balustres, il a fallu avoir recours aux maisons voisines, ce qui a extraordinairement fatigué toutes les religieuses, mais ce qui a aussi excellemment augmenté leur mérite.[2]

Jacques et Gabriel ont probablement voyagé sur le Saint-Jean-Baptiste, peut-être le Marie Thérèse. Le Saint-Jean-Baptiste était un navire de 300 tonneaux, ayant un tirant d’eau, lorsque chargé, de 11 pieds, non chargé de 9 pieds, avec deux ponts, deux gaillards et armé de 20 canons.[3] Ce navire était un habitué des traversées, en ayant fait six entre 1660 et 1669.[4]

Image source H.A. Scott[5]

Journal des Jésuites, 4 octobre 1664

Le 2, le vaisseau de Normandie arrive avec 82, tant filles que femmes, entr’autres 50 d’une maison de charité de Paris, où elles ont été très bien instruites. Item 130 hommes de travail tous en bonne santé une excellente cargaison pour la compagnie & à bon prix. Toutes les communautés y avaient tout ce qui leur vient de France.[6]

La ville de Québec à leur arrivée

Québec a déjà les principales caractéristiques qu’on lui connait! Ils ont certainement passé quelques heures ou jours à s’y promener pour se délier les jambes…! Une carte de 1663, dessinée par Jean Bourdon..

Les lieux identifiés sur la carte
1Les récollets8Hurons
2Les ursulines9La ville autre
3Les r.p. jésuites10Fort St.Louis
4Les sœurs hospitalières11Chemin de la ville autre
5Notre Dame des Anges12Sault au matelot
6Le palais13Pointe de Levy
7Le parvis14Ville basse
SOURCE: BnF, Gallica, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b59689086

Déjà, la haute ville et la basse ville; les aristocrates, les communautés religieuses, les riches en haut et en bas les marchands, les ouvriers, les habitants. Et on peut y voir le tracé des rues qu’on connait aujourd’hui : côte de la montagne, chemin Saint-Louis, rue Buade.

La basse ville de Québec, extrait d’une carte de 1660.

Ils ne devaient pas être les seuls à découvrir Québec à l’automne 1665 :

Les cent filles que le roi a envoyées cette année ne font que d’arriver, et les voilà déjà quasi toutes pourvues. Il en enverra encore deux cents l’année prochaine, et encore d’autres à proportion les années suivantes. Il envoie aussi des hommes pour fournir aux mariages, et cette année il en est bien venu cinq cents, sans parler de ceux qui composent l’armée. De la sorte c’est une chose étonnante de voir comme le pays se peuple et multiplie.[7]

Marie de l’Incarnation, 29 octobre 1665

Il y aurait environ 2,000 personnes qui seraient arrivées cette année-là : 100 filles, 500 hommes et environ 1,300 soldats, officiers et personnel de soutien du régiment de Carignan avec leur logistique. Quand on estime que la population avant l’arrivée de ces bateaux était d’environ 1700 à 1800 personnes!

Le régiment comprend 20 compagnies. Chaque compagnie est composée de trois officiers, un capitaine aidé par un lieutenant et un enseigne, deux sergents, trois caporaux, cinq soldats de première classe et 40 hommes de troupe.

De plus, le régiment dispose d’un service de logistique et de soutien, ce qui porte le nombre total des effectifs à 1300 hommes.[8]

Au recensement de 1666, fait avant l’arrivée des bateaux à l’été, on dénombre 3215 personnes (2034 hommes et 1181 femmes), près de 2300 ayant entre 16 et 70 ans. Auquel il faut ajouter tous les membres du régiment de Carignan.

De ce nombre, 2600 vivent dans la grande région de Québec… seulement 13 à Lauzon.

Jacques et Gabriel sont comptés comme engagés, deux parmi les 255 de la grande région de Québec!

On dénombre en Nouvelle-France 763 personnes (probablement tous des hommes!) ayant un métier ou une profession : engagés, bourgeois, marchands, menuisiers, meuniers, tailleurs d’habits, cordonniers, taillandiers, maçons, tonneliers, etc.

Est-ce à dire que les 1270 autres personnes (hommes) étaient des habitants, des cultivateurs? Au début, la vie ne semble pas facile pour ceux-ci. Ça prend quelques années, beaucoup de travail pour arriver à s’installer et bien vivre.

Cette abondance néanmoins n’empêche pas qu’il y ait ici un grand nombre de pauvres ; et la raison est que quand une famille commence une habitation, il lui faut deux ou trois années avant que d’avoir de quoi se nourrir, sans parler du vêtement, des meubles et d’une infinité de petites choses nécessaires à l’entretien d’une maison; mais ces premières difficultés étant passées, ils commencent à être à leur aise, et s’ils ont de la conduite, ils deviennent riches avec le temps, autant qu’on le peut être dans un pays nouveau comme est celui-ci. Au commencement ils vivent de leurs grains, de leurs légumes et de leur chasse, qui est abondante en hiver. Et pour le vêtement et les autres ustensiles de la maison, ils font des planches pour couvrir les maisons, et débitent des bois de charpente qu’ils vendent bien cher. Ayant ainsi le nécessaire, ils commencent à faire trafic, et de la sorte ils s’avancent peu à peu.[9]

Marie de l’Incarnation 29 octobre 1664

Et c’est ce qui attend Jacques et Gabriel!

On s’installe!

Les deux frères ont débuté leur vie ici en tant qu’engagés chez des habitants.

L’engagement était le mode privilégié de recrutement, souvent géré par des intermédiaires / marchands ou des compagnies. Typiquement, l’engagé était un homme, début de la vingtaine, en bonne santé et qui s’engageait par contrat à servir un employeur pour une période de 36 mois. Cela lui assurait normalement le passage aller-retour sur un navire marchand, un salaire annuel variant entre 60 et 90 livres, une avance annuelle et un montant pour l’habillement; pendant son engagement, il n’avait souvent pas le droit de se marier, d’acquérir des biens ou de faire commerce… il était au service de ses maitres. Au terme de son contrat, il pouvait repartir en France, ou rester, devenir propriétaire et se marier.

Lors du premier recensement de la population fait en 1666, on note que Gabriel est engagé auprès de François Becquet, à la Coste de Lauzon.

La terre de François Becquet se situait à l’ouest de la rue Fagot aujourd’hui et s’étendait presque jusqu’au boulevard Guillaume Couture, 3 arpents x 30 arpents (environ 600 pieds par 6000 pieds). À l’ouest, Simon Rocheron. Et le voisin à l’est était Michel Buisson dit Saint-Cosme, le neveu de Gervais Buisson, qui a embauché Jacques à Sillery!

Et oui, Jacques et Gabriel étaient séparés par le fleuve! Jacques avait été engagé par Gervais Buisson, arrivé en Nouvelle-France en 1652 avec sa famille et une partie de sa parenté!

La terre de Gervais Buisson (Brisson) dit Saint-Côme (Cosme) était située dans les limites actuelles de Sillery-Sainte-Foy. Difficile cependant à situer exactement, mais possiblement entre l’autoroute Robert Bourassa et Henri IV, à la hauteur du chemin Ste-Foy, de nos jours.

Cette carte date de 1685[10], et on voit le nom de Grange à la Buissonne (!), Gervais Buisson ayant décédé quelque temps avant.

Sur .

Sur cette carte[11] des terres, plus ancienne, on voit dans l’ordre G. Bonhomme, Maufaix, Jobin, Rouillard, Buisson, Cédillot, Dane, Pinguet. Ce qui confirme la localisation de la terre

Extraits des recensements de 1666[12] :

Gervais Buisson, 65, habitant

Marie Laireau, 43, sa femme

Anthoine Buisson, 20, fils

Simonne- Barbe Buisson, 11, fille

Marie Buisson, 8, fille

Jean-François Buisson, 5, fils

Et Jacques Senson, 19, domestique Engaigé

François Becquet, 41, habittant

Marguerite Deprez, 40, sa femme

Gabriel Senson, 23, domestique Engaigé.

Un nouveau recensement a été fait en 1667… et on ne mentionne ni Jacques ni Gabriel! François Becquet a trois domestiques, 12 arpents en culture et 5 bêtes à cornes; Gervais Buisson n’a plus de domestique, 12 arpents en valeur et 4 bestiaux.

Gabriel prend racine

Jacques et Gabriel ont presque toujours vécu en voisinage. Les débuts de Gabriel nous éclairent sur la suite pour son frère, que nous verrons au prochain chapitre!!

Il s’installe chez François Becquet, qui était originaire de Montivilliers, en Seine maritime, à 30 km de Saint-Gatien. Est-ce que ce lien régional a influencé ce choix?

Le 29 décembre 1667, il contracte une dette de 151 livres et 2 sols envers François Becquet pour l’achat et la livraison de meubles et ustensiles pour la maison. [13]

Le 16 novembre 1668, soit plus de trois ans après son arrivée, il devient locataire de la ferme de François Becquet, pour un bail de 4 ans.

Le vendredi 29 novembre 1669, il se marie avec Françoise Durand, tout juste âgée de 12 ans; il en a un peu plus de 26! Étaient témoins son frère Jacques Sanson et ses voisins immédiats Théodore Sureau, Jacques Bégin et Simon Rochon. Henri De Bernières qui les a mariés dans l’église Notre-Dame de Québec ne chômait pas : un mariage le 26, un le 27, deux le 28, deux le 29…! Il a été le premier curé de Québec et premier supérieur du séminaire fondé en 1665.

Le 23 septembre 1671, Gabriel signe un nouveau bail de trois ans pour la même terre avec Charles Bazire, un marchand de Québec, qui a racheté la terre de Becquet, celui-ci étant décédé en décembre 1669; deux jours plus tard, il règle ses dettes avec la succession de Becquet.

Que se passe-t-il ensuite, après ces trois années? On verra plus loin que Jacques semble être installé à l’est de Lauzon au milieu des années ´70. A-t-il suivi son frère? En 1681 et 1686, certains documents le situent aux limites est de Lauzon, voisin de Jean Guay.

Au recensement de 1681, Françoise et lui ont 4 enfants âgés de 2 à 9 ans (un autre étant décédé à 6 jours en 1674), deux domestiques, un fusil, 6 bêtes à cornes et 8 arpents en valeur. En tout, ils auront 11 enfants,

Le 23 juillet 1686, il achète pour 1300 livres la terre d’André Albert, 6 arpents. Elle serait située entre la terre de Guillaume Albert et Jacques Samson, près de l’église de Bienville selon Charles Samson. Lorsque l’on regarde qui sont les voisins, en particulier Guillaume Albert, cette terre serait plutôt située à l’est de Lauzon, selon JE Roy… et moi!

Gabriel est admis à l’Hôtel-Dieu de Québec le 11 mai 1690, y est encore le 1 juin selon les registres de l’hôpital. Il y décède le 30 juin, à l’âge de 47 ans.

Françoise se remarie en 1699, s’installe à Québec et y mourra le 5 décembre 1713 à l’âge de 56 ans.


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[1] (Marie de l’Incarnation, 1876, p. 312)

[2] (Marie de l’Incarnation, 1876, p. 308)

[3] https://naviresnouvellefrance.net/html/page1664.html#pages1664

[4] 1660, 1662, 1664, 1665, 1666, 1669.

[5] (Scott, 1902)

[6] (Laverdière et Casgrain, 1871, p. 335)

[7] (Marie de l’Incarnation, 1876, p. 313)

[8] https://histoire-du-quebec.ca/regiment-carignan/

[9] (Marie de l’Incarnation, 1876) 29 octobre 1664

[10] Carte des environs de Québec 1685-1686 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b59689108/f1.item.zoom

[11] Plan de la seigneurie de Sillery, BANQ

[12] https://www.bac-lac.gc.ca/eng/CollectionSearch/Pages/record.aspx?app=fonandcol&IdNumber=2318856

[13] (Samson C. A., Our Samson Ancestors, 2004, p. 9)